Marchés publics en Côte d’Ivoire : comment les “entreprises fantômes” étranglent les vraies PME et l’Etat 

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Abidjan le 30 avril 2026 – Parti de 20.000 FCFA en 1999, aujourd’hui à la tête d’une imprimerie, d’un hôtel et d’une papeterie, Koua Yves Sylvain incarne l’ascension entrepreneuriale bâtie sur la rigueur, la crédibilité et le respect des règles. Mais derrière ce parcours de “self made man”, le président national du Réseau ivoirien des Très Petites et Moyennes Entreprises (TPME) pousse un cri d’alarme : « en Côte d’Ivoire, les entreprises légalement constituées seraient progressivement asphyxiées par une économie parallèle faite de structures fictives, sans siège social réel, sans charges, mais capables de rafler des marchés publics » grâce à des complicités internes.

Pour cet opérateur économique chevronné, le mal est profond : la concurrence ne se joue plus seulement sur la qualité, le prix ou l’innovation, mais sur une forme de fraude structurelle où des “entreprises boîte aux lettres” prospèrent là où les PME formelles ploient sous le poids des impôts, des obligations sociales et des exigences réglementaires.

Dans son diagnostic, le problème est simple mais explosif : pendant que les entreprises sérieuses paient impôts fonciers, CNPS, taxes diverses, loyers, personnel et conformité administrative permettant à l’État de financer son développement, d’autres structures, parfois réduites à un simple registre de commerce et un numéro de téléphone, accèdent aux mêmes appels d’offres, parfois même arrachent le marché avec une facilité déconcertante.

Pour Koua Yves Sylvain, cette situation constitue une rupture d’équité économique majeure. « Nous avons un siège social, des employés, des charges, des obligations légales. Pourtant, nous sommes mis en concurrence avec des structures introuvables physiquement, qui ne supportent ni les mêmes coûts ni les mêmes responsabilités », dénonce-t-il.

Dans les secteurs de l’imprimerie, de l’hôtellerie, de la papeterie, ou encore du bâtiment, cette distorsion créerait une véritable saignée économique. Les entreprises structurées investissent, emploient et contribuent à l’économie nationale, mais voient leurs marchés leur échapper au profit de structures parfois invisibles pour le fisc, inconnues de la CNPS et difficilement traçables en cas de litige.

Au cœur de cette mécanique, une question dérangeante : comment des entreprises sans implantation identifiable peuvent-elles accéder à des marchés financés par l’argent public ? Pour le patron des TPME, la réponse ne peut être éludée : il existe des failles administratives, voire des complicités, qui favorisent l’attribution de marchés à des opérateurs hors normes.

Cette accusation, lourde de sens, pointe indirectement une administration parfois plus attentive aux procédures de façade qu’à la réalité économique des bénéficiaires. Car selon lui, vérifier l’existence physique d’une entreprise, son personnel déclaré, sa conformité fiscale ou son niveau d’équipement devrait être un préalable absolu avant toute contractualisation publique.

L’enjeu dépasse la simple survie de quelques PME. C’est tout un modèle économique qui vacille. Lorsque les entreprises citoyennes ferment ou réduisent leurs activités faute de marchés, ce sont des emplois déclarés qui disparaissent, des recettes fiscales qui s’évaporent et une expertise nationale qui s’érode.

Dans l’hôtellerie par exemple, Koua Yves Sylvain fustige la prolifération des “résidences meublées” opérant selon lui hors des standards imposés aux hôtels classiques : absence de fiscalité claire, non-respect des normes sécuritaires, insuffisance des obligations sanitaires ou touristiques. Résultat : ces structures cassent les prix, attirent une clientèle en quête de moindre coût et fragilisent des établissements qui, eux, supportent le poids complet de la réglementation.

Même logique dans l’imprimerie ou la fourniture administrative, où des marchés seraient attribués à des opérateurs sans infrastructures suffisantes, alimentant selon lui une économie de façade au détriment de la compétence réelle.

Pour cet acteur du terrain, l’urgence est nationale. Il appelle à une base de données exhaustive, numérisée et interconnectée entre impôts, commerce, CNPS, collectivités territoriales et ministères techniques. Objectif : savoir précisément qui exerce, où, avec quels moyens et dans quelles conditions légales.

Son plaidoyer rejoint une problématique plus large : la formalisation de l’économie ivoirienne. Alors que le secteur informel absorberait l’écrasante majorité des travailleurs, l’absence de régulation stricte crée un déséquilibre où le respect des lois devient parfois un handicap compétitif.

Koua Yves Sylvain propose donc un changement de paradigme : réserver une part significative des marchés publics aux TPME formelles, après vérification stricte de leur conformité administrative, fiscale et structurelle. Pour lui, vouloir créer des champions nationaux sans protéger d’abord les vrais acteurs revient à bâtir une économie sur du sable.

Son message à l’État est sans détour : protéger les PME légales, c’est protéger l’emploi, la fiscalité et la stabilité économique. À l’inverse, continuer à tolérer des entreprises fictives dans la commande publique reviendrait à institutionnaliser une concurrence déloyale destructrice.

Dans un pays qui ambitionne l’émergence économique, la question posée par le président du Réseau ivoirien des TPME est donc capitale : la Côte d’Ivoire veut-elle construire ses futurs champions sur la transparence et l’équité, ou laisser prospérer des circuits opaques qui fragilisent ses propres fondations économiques ?

Derrière cette interrogation, c’est toute la crédibilité du “doing business” ivoirien qui se joue.

Jules Eugène N’DA