Abidjan le 22 août 2025 – Derrière les hautes murailles du Pôle pénitentiaire d’Abidjan (ex-MACA), un jeune cadre de 27 ans vit un cauchemar depuis dix-neuf mois. Dali Séné Alain Patrick, ancien directeur des affaires financières par intérim du Comité National de Pilotage des Partenariats Public-Privé (CNP-PPP), est accusé d’avoir orchestré un détournement de 486 millions de francs CFA.
Pourtant, à mesure que l’enquête avance, des incohérences majeures et des zones d’ombre épaisses entourent ce dossier qui pourrait bien devenir le scandale financier de la décennie.
Un jeune cadre propulsé dans l’œil du cyclone
Le 15 janvier 2024, l’arrestation de Dali Séné, alors en poste depuis moins de deux ans, tombe comme un couperet. Le CNP-PPP, par la voix de son président Moussa Kouyaté, l’accuse d’avoir validé des virements frauduleux par voie électronique, via sa boîte Gmail.
Le parquet du Pôle pénal économique et financier (PPEF) retient contre lui des charges lourdes : association de malfaiteurs, détournement de deniers publics, faux et usage de faux, et blanchiment de capitaux.
« Je suis innocent. Je n’ai jamais autorisé ces virements. Mon compte a été piraté », martèle l’accusé lors de sa première audition. Mais cette ligne de défense n’empêche pas sa mise en détention préventive, où il demeure depuis, sans procès.
Des virements suspects après sa passation
Dès les premières heures de l’enquête, un détail capital saute pourtant aux yeux : au moment des transferts litigieux — les 3 et 12 octobre 2024 —, Dali Séné n’occupait plus le poste de DAF.
Sa mission d’intérim avait officiellement pris fin le 18 septembre 2023, date de sa passation de service avec Mme Lou Belefe Olga Roseline Toa, sa successeure désignée. Une notification avait même été transmise à la Banque Atlantique de Côte d’Ivoire (BACI), gestionnaire du compte du CNP-PPP.
Dès lors, pourquoi des demandes de confirmation électronique auraient-elles continué à lui être adressées ? Et surtout, comment aurait-il pu valider physiquement des ordres de virement, procédure obligatoire et manuscrite selon les règles internes de l’institution ?
Des opérations à la Sia Popo(*)
L’affaire porte sur des mouvements financiers totalisant 486 266 600 FCFA, ventilés en huit virements.
Le 3 octobre 2024, quatre transactions pour un montant cumulé de 285 286 000 FCFA sont effectuées dans la même journée :
72 111 000 FCFA
88 511 000 FCFA
77 464 000 FCFA
47 200 000 FCFA
Le 12 octobre 2024, quatre autres virements pour 200 980 600 FCFA transitent, cette fois via ECOBANK, au profit de sociétés identifiées :
54 011 000 FCFA (ENGD Afrique)
61 011 000 FCFA (EGS)
45 003 300 FCFA (Ivoire Négoce de Produits Tropicaux)
40 955 300 FCFA (Société Sanogo)
Problème : aucun élément ne relie directement Dali Séné à ces structures. Selon les documents bancaires consultés, les ordres ont été validés par la gestionnaire du compte, Mme N’Diaye Fatou épouse Koné, et transmis par la nouvelle DAF, Mme Toa.
Une gestionnaire au cœur de l’affaire… mais libre
Le rôle de Mme N’Diaye Fatou, gestionnaire du compte du CNP-PPP à la BACI, intrigue. C’est elle qui reçoit les ordres, valide les transactions et exécute les virements. Et pourtant, elle n’a jamais été inquiétée par la justice.
« Tout le monde sait que le DAF n’a aucun pouvoir d’exécution. Son rôle se limite à valider les ordres déjà établis. Alors pourquoi Dali est-il seul en prison ? », s’interroge un ancien cadre de l’institution sous couvert d’anonymat.
Cette absence de poursuites contre la gestionnaire nourrit les soupçons d’un scapegoating organisé pour protéger d’autres acteurs impliqués dans ce détournement massif à la Sia Popo
Des expertises informatiques contradictoires
Pour démêler le vrai du faux, le PPEF a ordonné deux expertises techniques. Résultat : deux conclusions diamétralement opposées.
Rapport COSIT (juin 2024) : la boîte Gmail de Dali Séné montre des signes de piratage, avec des connexions suspectes et des redirections automatiques d’emails.
Rapport CERCC (avril 2025) : aucune intrusion détectée, au motif que le mot de passe n’a jamais été modifié.
Mais des experts indépendants contestent ce second rapport. « Ne pas changer de mot de passe ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu intrusion. Il est possible d’utiliser des terminaux tiers sans laisser de traces visibles », explique un spécialiste en cybersécurité qui a requis l’anonymat.
La procédure bancaire ignorée
Les règles internes du CNP-PPP sont claires : tout ordre de virement doit être remis physiquement et signé par le DAF en exercice.
Or, au moment des faits, Dali Séné n’était plus en poste et ne pouvait donc légalement émettre aucun ordre.
Autre fait troublant : plusieurs mouvements suspects datés des 3 et 10 octobre 2023 — soit avant même la vague de virements massifs d’octobre 2024 — impliquent des retraits en espèces directement dans des agences bancaires, effectués par des individus identifiés… mais sans lien établi avec Dali Séné.
Des zones d’ombre qui persistent
En dépit des incohérences, l’enquête semble figée. Aucun rapport ne retrace clairement le parcours des 486 millions de francs CFA, ni n’identifie les bénéficiaires finaux des virements.
Pour de nombreux observateurs, ce silence s’explique par des intérêts puissants tapis dans l’ombre. « Il est évident que si monsieur Dali Séné a agi, il n’a pas agi seul. Mais on ne touche pas aux vrais décideurs », souffle un enquêteur proche du dossier.
Une détention qui interroge
Depuis son incarcération, toutes les demandes de libération conditionnelle ont été rejetées. En février 2025, sa détention a même été prolongée de huit mois, au grand désarroi de ses proches.
Ses avocats dénoncent un acharnement judiciaire : « Il a un casier vierge, un comportement exemplaire, un état de santé fragile et des garanties solides de représentation. Rien ne justifie cette détention prolongée », plaide Me Kouassi, l’un de ses conseils.
Un non-lieu partiel ignoré
En avril 2025, le parquet du PPEF prononce un non-lieu partiel, reconnaissant l’invalidité de plusieurs chefs d’accusation. Une décision qui aurait dû logiquement ouvrir la voie à une remise en liberté, mais qui reste sans effet.
Pour de nombreux juristes, ce paradoxe est symptomatique d’un système judiciaire à deux vitesses. « Un non-lieu partiel sans mise en liberté, c’est incompréhensible et contraire aux principes de l’État de droit », commente un magistrat à la retraite.
Le CNP-PPP se mure dans le silence
Sollicité pour commenter le dossier, le CNP-PPP, par la voix de son avocat Me Eloi K. Yao, oppose un refus catégorique :
> « En vertu du secret de l’instruction et de la loi n°2013-867, il nous est impossible de divulguer tout document ou information sur cette affaire. »
Mieux encore, l’avocat menace et met en garde contre « toute violation des obligations de rigueur et de confidentialité prévues par la loi sur la presse ».
Un scandale qui dépasse le judiciaire
Cette affaire, désormais inscrite au rôle sous la référence RI 03/24, dépasse le simple cadre judiciaire. Elle met en lumière les failles d’un système où la traçabilité bancaire, pourtant censée garantir transparence et sécurité, est défaillante.
Pour les analystes financiers, il est inconcevable qu’aucune piste ne permette d’identifier les bénéficiaires finaux des 486 millions. « Toutes les transactions sont horodatées et tracées. Si on ne veut pas les retrouver, c’est qu’il y a une volonté manifeste d’étouffer l’affaire », accuse un ancien banquier.
Vers un scandale d’État
À mesure que les mois passent, l’opinion publique s’interroge : qui protège qui ?
Derrière ce détournement aux allures de casse du siècle, certains voient la main de réseaux bien installés, qui auraient trouvé en Dali Séné le parfait fusible.
« Il est jeune, sans réseau, et facile à sacrifier. Pendant ce temps, les vrais bénéficiaires continuent de vaquer à leurs occupations », souffle une source interne au CNP-PPP.
Un signal d’alarme
Au-delà du sort de ce jeune cadre, ce dossier révèle l’urgence des réformes structurelles dans la gestion des finances publiques et dans le fonctionnement de la justice ivoirienne.
Car si Dali Séné venait à être reconnu innocent après des mois, voire des années, de détention préventive, il resterait le symbole d’une justice implacable pour les faibles et indulgente pour les puissants.
Enquête réalisée par JEN en collaboration avec crocinfos.net, letau.net, l’enquêteur et le perroquet libéré
* Sia Popo : Vigile qui, à lui seul, a éventré la Bceao en 2002. 600 millions de FCFA emportés