ÉDITORIAL
Abidjan le 11 juin 2026 – Il y a des silences qui tuent plus sûrement que les décisions elles-mêmes. En Côte d’Ivoire, l’un de ces silences est celui qui entoure les dérives d’une administration devenue, au fil des années, un véritable pouvoir autonome. Un pouvoir qui agit, sanctionne, détruit, déplace et décide souvent sans contrôle apparent, tandis que les populations, elles, n’ont d’autre choix que de subir.
L’affaire de Koumassi Campement en est une illustration saisissante. Comment comprendre que des habitations aient été rasées alors que les documents administratifs évoqués ne prévoyaient pas la destruction de bâtisses ? Plus troublant encore, comment les forces mobilisées pour encadrer l’opération n’ont-elles pas distingué ce qui relevait d’une simple libération d’emprise de ce qui s’est finalement transformé en drame social pour des milliers de personnes ? À ce jour, les réponses se font toujours attendre.
Cette situation rappelle d’autres épisodes qui ont marqué l’actualité récente. À Gesco, dans la commune de Yopougon, des opérations de déguerpissement avaient été menées en pleine année scolaire, plongeant de nombreuses familles dans l’incertitude. Derrière ces événements se dessine une réalité inquiétante : celle d’une administration où certains détenteurs d’une parcelle d’autorité semblent considérer le pouvoir comme une propriété privée plutôt qu’une responsabilité publique.
Le constat est d’autant plus préoccupant que ce phénomène ne se limite pas aux opérations de déguerpissement. Il s’observe également dans plusieurs dossiers administratifs qui continuent d’alimenter l’indignation.
Le cas des 87 agents des douanes suspendus depuis près de deux ans en est l’une des illustrations les plus frappantes. Une mesure présentée comme administrative mais dont la durée et les conséquences dépassent largement le cadre d’une simple procédure disciplinaire. Derrière ces 87 agents, ce sont des familles entières qui vivent dans l’angoisse, la précarité et l’incertitude. Des centaines de personnes affectées par une décision dont l’issue tarde à être clarifiée.
Plus troublant encore, les multiples interpellations des concernés semblent n’avoir suscité ni réaction décisive de la hiérarchie administrative ni véritable prise en charge politique du dossier. Comme si l’usure du temps devait tenir lieu de solution.
Le même sentiment d’abandon traverse le dossier des indemnisations liées au Projet de Transport Urbain d’Abidjan (PTUA). Des milliers de personnes impactées attendent toujours réparation alors que les travaux ont depuis longtemps bouleversé leur quotidien. Le projet, qui devait initialement s’achever en décembre 2024, a connu plusieurs reports successifs. Pendant ce temps, des victimes continuent de défiler devant les bureaux des responsables à la recherche d’explications.
L’argument souvent avancé selon lequel certains bénéficiaires seraient introuvables peine à convaincre lorsque de nombreux impactés, recensés et identifiés, continuent eux-mêmes d’attendre leur indemnisation. Plus grave encore, le principe fondamental selon lequel les populations affectées doivent être indemnisées avant l’exécution des travaux semble avoir été relégué au second plan.
Au fond, ces dossiers révèlent une crise plus profonde : celle du contrôle de l’action administrative. Trop souvent, des directeurs généraux, directeurs centraux ou responsables de projets apparaissent comme des autorités sans contrepoids réel. Ils interprètent les textes, définissent les procédures et appliquent leurs propres règles avec une marge de manœuvre qui frôle parfois l’arbitraire.
L’administration ne devrait pourtant jamais être un instrument de domination. Elle est censée être au service du citoyen. Elle doit protéger les plus faibles, garantir l’équité et appliquer la loi avec rigueur mais aussi avec humanité.
Lorsqu’un fonctionnaire ou un responsable public cesse de rendre compte, lorsqu’il agit sans contrôle effectif, lorsqu’il ignore les rappels à l’ordre ou les conséquences humaines de ses décisions, c’est l’esprit même du service public qui vacille.
La Côte d’Ivoire a engagé d’importantes réformes économiques et institutionnelles ces dernières années. Mais aucune modernisation ne sera pleinement crédible tant que persistera cette impression d’une administration fonctionnant à plusieurs vitesses : rapide et brutale lorsqu’il s’agit de sanctionner ou de détruire, lente et silencieuse lorsqu’il faut réparer des injustices ou répondre aux citoyens.
Le véritable défi n’est donc pas seulement de construire des routes, des ponts ou des infrastructures. Il est aussi de reconstruire l’autorité de l’État sur sa propre administration. Car lorsqu’une administration cesse d’obéir à l’esprit de la loi pour ne répondre qu’à ses propres logiques, ce ne sont plus seulement les citoyens qui sont en danger. C’est la confiance même dans l’État qui commence à s’effriter.
Jules Eugène N’DA