Éditorial
Dans une bonne démocratie, la politique devrait être une course d’idées, de projets et de résultats. Sous d’autres cieux, les responsables locaux se battent pour inaugurer des écoles, bitumer des routes, attirer des investisseurs, moderniser des centres de santé ou offrir des perspectives à une jeunesse abandonnée aux débrouillards. Chez nous, malheureusement, certains ont transformé la politique en un interminable concours d’allégeance, une foire aux hommages et une compétition de courbettes où l’essentiel n’est plus de développer sa région, mais de préserver son fauteuil.
Le phénomène est particulièrement frappant dans l’Ouest ivoirien. Cette région au potentiel immense, riche de ses terres, de ses montagnes, de sa culture et de son peuple travailleur, semble trop souvent prisonnière d’une classe politique davantage préoccupée par sa survie personnelle que par le destin collectif. Là où les populations réclament de l’eau potable, des routes praticables, des emplois pour les jeunes et des infrastructures dignes, certains responsables préfèrent investir leur énergie dans des cérémonies géantes d’hommage, des démonstrations de force politique et des mobilisations budgétivores destinées à séduire le sommet de l’État.

Le disque est pourtant rayé. Les populations ont fini par comprendre le mécanisme. Quand les critiques sur la gestion locale deviennent trop fortes, quand les promesses non tenues commencent à peser lourd, quand la colère sociale gronde silencieusement dans les villages et les quartiers, alors surgit soudainement l’idée miraculeuse d’une “journée hommage”. Une messe politique soigneusement orchestrée, avec tee-shirts, cars de transport, banderoles géantes, motions de soutien et déclarations d’amour politique à répétition. Pendant quelques heures, le spectacle remplace le bilan.
Et pourtant, la réalité demeure têtue.
Les routes restent dégradées. Les jeunes continuent de fuir leurs villages faute d’opportunités. Les femmes rurales croulent sous les difficultés quotidiennes. Les infrastructures promises dorment dans les tiroirs administratifs. Mais qu’importe ! L’essentiel semble être ailleurs : montrer qu’on existe encore politiquement, qu’on peut toujours mobiliser des foules, qu’on mérite de figurer sur la prochaine “feuille de match”.

C’est là toute la tragédie de cette génération politique incapable de lâcher du lest.
Dans les grandes démocraties, les anciens préparent la relève. Ils transmettent l’expérience, accompagnent les plus jeunes, puis se retirent avec élégance lorsque leur temps est passé. Ici, certains s’accrochent au pouvoir comme à une question de survie biologique. Fatigués parfois, contestés souvent, mais toujours omniprésents. Ils veulent être partout : aux meetings, aux cérémonies, aux inaugurations, aux hommages, aux conférences, aux tournées. Non pas forcément pour servir, mais pour rappeler qu’ils sont encore là.
Et gare à ceux qui osent lever la tête.
La jeunesse politique, pourtant présentée dans les discours officiels comme l’avenir du pays, est maintenue à distance respectable. On lui demande d’applaudir, de mobiliser, de coller les affiches et de remplir les stades, mais rarement de gouverner. Les ambitions nouvelles sont perçues comme des insolences. Les jeunes cadres deviennent des menaces potentielles plutôt que des héritiers naturels. On préfère verrouiller le système plutôt que préparer l’avenir.
Le plus paradoxal reste cette étrange capacité de certains acteurs à se présenter comme des défenseurs des populations tout en utilisant les ressources locales pour financer leur promotion personnelle. Dans plusieurs régions, des budgets censés servir au développement semblent parfois davantage orientés vers l’organisation d’événements politiques spectaculaires que vers des projets structurants. Comme si le culte de la personnalité était devenu un programme de gouvernance.
Le drame, c’est que cette politique du folklore finit par produire une dangereuse lassitude populaire. Les populations regardent désormais ces grands rassemblements avec un cynisme grandissant. Elles savent que derrière les discours enflammés et les démonstrations de fidélité se cache souvent une simple opération de positionnement. Une assurance-vie politique déguisée en mobilisation populaire.
À force de courir derrière les honneurs nationaux, certains responsables locaux en oublient leur propre territoire. Ils veulent être vus à Abidjan, photographiés aux côtés des puissants, applaudis dans les grandes cérémonies, pendant que leurs bases électorales s’enfoncent dans les difficultés quotidiennes. Cette déconnexion progressive entre les préoccupations réelles des populations et les priorités de certains dirigeants devient inquiétante.
Car une région ne se développe pas avec des motions de soutien. Une jeunesse ne se nourrit pas de slogans. Les montagnes de l’Ouest ne deviendront pas prospères en juillet prochain grâce aux applaudissements de circonstance ou aux démonstrations de loyauté politique lors de la journée hommage au chef de l’État projetée, même avec un Mabri Toikeuse en tête.
L’heure est peut-être venue pour une profonde remise en question. Les populations attendent désormais des bâtisseurs, pas des animateurs de cérémonies. Elles veulent des gestionnaires sérieux, capables de transformer les budgets en projets visibles et les promesses en résultats tangibles. Elles veulent des leaders capables de préparer leur succession plutôt que de mener un combat éternel contre le temps.
Car en politique aussi, il existe une vérité simple : savoir partir est parfois une plus grande preuve de grandeur que vouloir rester à tout prix.
C’était Jules Eugène N’DA