Côte d’Ivoire /PTUA : huit ans d’attente, des milliards décaissés… mais les sinistrés toujours abandonnés, un scandale qui risque de déplaire à la BAD, roulée dans la farine

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Abidjan le 15 mai 2026 – Voilà plus de huit ans que cela dure. Les populations impactées par le Projet de Transport Urbain d’Abidjan (PTUA) continuent de courir derrière une indemnisation en numéraire qui, selon les engagements initiaux, devait intervenir avant même la destruction de leurs biens. À ce jour, plusieurs victimes affirment n’avoir encore reçu aucun kopeck.

Qui en est responsable ?

Qui du gouvernement, du Comité d’Évaluation du Plan d’Action et de Réinstallation (CE-PAR) ou de la Cellule de Coordination du Projet de Transport Urbain d’Abidjan (CC-PTUA) porte la responsabilité de cette situation de blocage infligée à des citoyens ayant sacrifié leur patrimoine pour des ouvrages d’utilité publique ?

L’argent disponible mais…

Selon plusieurs sources, l’État aurait pourtant décaissé les fonds nécessaires au paiement des indemnisations. Tous les impactés devaient donc être pris en charge. Mais, huit ans plus tard (le projet ayant démarré en 2018), les mêmes populations continuent de pleurer leur dû.
Dans un rapport de fin de travaux transmis à la Banque africaine de développement (BAD) en 2023 – délai de fin d’exécution des travaux – le gouvernement ivoirien soutenait que tous les impactés, sans exception, avaient été indemnisés conformément au protocole de l’accord de prêt conclu avec l’institution financière.
Pourtant, en avril 2024, la CC-PTUA reconnaissait officiellement devoir encore des compensations à plus de 5 000 personnes.

Les raisons avancées ?

La Cellule affirme avoir perdu les traces de nombreux concernés. Elle avait alors rouvert une phase d’enregistrement présentée comme destinée aux « retardataires ».
Fin 2024, les victimes continuaient néanmoins de réclamer leurs droits. Un nouveau délai avait été accordé jusqu’à fin 2025 par la BAD afin de permettre la prise en compte de tous les dossiers. Mais cette seconde chance n’en fut véritablement pas une. Le délai vient désormais d’être repoussé à juin 2026, tandis que les signes d’un nouveau non-respect de l’échéance sont déjà perceptibles.

Le perpétuel recommencement

Un autre recensement a même été lancé, alors qu’une base de données des personnes non encore indemnisées existerait déjà au sein de la CC-PTUA. Plusieurs impactés affirment d’ailleurs n’avoir jamais été contactés. Pour certains observateurs, il s’agirait d’une véritable mise en scène administrative.
Des accusations graves émergent également autour de la gestion du dossier. Certains dénoncent un système entretenu par des intérêts financiers liés aux primes perçues par certains responsables du CE-PAR et de la CC-PTUA, au détriment des populations sinistrées.
Sur un échantillon de 387 personnes recensées dans le cadre d’investigations menées sur le dossier et figurant dans les bases de données de la CC-PTUA, seulement quatre auraient été payées entre janvier 2024 et décembre 2025. Une situation qui soulève de nombreuses interrogations.

Crédibilité des rapports

Comment l’État contrôle-t-il réellement l’exécution de ses projets financés par les partenaires internationaux ? Comment s’assure-t-il du respect des engagements pris dans les accords de prêt ?
Le Réseau des Journalistes Engagés contre la Corruption et l’Injustice (RJECI) qui enquête sur le sujet et mainte fois sollicité la réaction de la Cc-ptua et du Cs-Par sans suite sur la situation, estime que tant que les gouvernants demeureront leurs propres contrôleurs, les rapports produits risquent d’être biaisés.
Dans le cadre des travaux du 4e Pont, de la voie Y4 et du dédoublement de la route de Dabou, les financements ont bel et bien été mobilisés. La Cellule de coordination du PTUA elle-même reconnaît que les fonds ont été décaissés. Mais pourquoi des populations censées être indemnisées avant le début des travaux réclament-elles encore leur dû plusieurs années après ?
Selon plusieurs témoignages recueillis, des pratiques douteuses auraient gangrené le processus : patrimoines fictifs ou payés en double, manipulations administratives, lenteurs volontaires et soupçons de rétrocommissions, communément appelées « le contexte » dans le jargon populaire abidjanais.
Sur la voie Y4, côté Anyama, certains observateurs soutiennent même que les superficies foncières indemnisées dépasseraient largement les réalités du terrain. Pendant ce temps, de véritables victimes continuent d’attendre leur compensation depuis plus de huit ans.

La justice, une arme pour…

Pour de nombreux impactés, le parcours judiciaire relève également du chemin de croix. Entre lenteurs administratives, frais d’avocats élevés et procédures interminables, plusieurs finissent par abandonner.
Les dossiers de Haidar Hussein et de Keita Mamadou, pendants devant les juridictions d’Abidjan depuis 2023, illustrent cette réalité.

Des cas édifiant 

Dans le cas Haidar Hussein, un différend autour d’une expertise immobilière commandée avant la destruction de son bien oppose le requérant à la CC-PTUA. Malgré plusieurs décisions favorables au plaignant, les procédures se poursuivent devant les juridictions supérieures. Ce dossier dort depuis août 2025 au conseil d’État.
Le dossier Keita Mamadou révèle quant à lui un autre dysfonctionnement grave présumé. Deux personnes revendiquaient la propriété d’un même bâtiment. Alors que l’affaire était pendante devant la justice, la CC-PTUA aurait procédé au paiement de l’une des parties. L’autre partie, M. Keïta ayant gagné le procès vient alors pour encaisser son dû et là surprise ! Madame Tanoh, qui certainement a bénéficié de complicité interne à la Cc-ptua, n’aura pas, quant à elle, besoin d’une décision de justice pour empocher l’indemnisation. Depuis, le contentieux se poursuit et M. Keita affirme n’avoir toujours rien perçu. Sur le dossier toute la chaîne intervenant dans le processus d’indemnisation est passée devant le juge d’instruction. Des inculpations prononcées mais monsieur Keïta attend toujours.

L’ampleur du scandale

La condamnation de l’ex-DAF du Projet de Transport Urbain d’Abidjan (PTUA), Mohamed Camara, jugé devant le Pôle pénal économique et financier (PPEF) d’Abidjan-Cocody le 31 janvier 2026, à 10 ans de prison ferme et à 10 millions FCFA d’amende au profit de l’État de Côte d’Ivoire, à rembourser 138 millions FCFA à l’AGEROUTE ;
à payer 50 millions FCFA de dommages et intérêts à cette structure ;
à subir la confiscation de plusieurs biens immobiliers et avoirs bancaires ;
privé de ses droits civils et politiques pendant 5 ans, dénote bien de la gabegie financière à laquelle s’adonnent les différents responsables de cette structure. « Je n’ai pas agit seul », avait-il déclaré à la barre.

L’étendu du mal

D’autres cas, comme ceux de feue Diomandé Maïmouna, de Yayé Emmeli ou encore de Kobenan Jonas, continuent d’alimenter le malaise autour de ce projet censé symboliser la modernisation d’Abidjan.
Pour plusieurs observateurs, les bailleurs internationaux, notamment la BAD, ne devraient plus se contenter des seuls rapports administratifs produits par les structures étatiques. Les enquêtes journalistiques et les alertes des médias mériteraient également une attention particulière.

La crise de confiance

Car au-delà des chiffres et des rapports techniques, c’est la crédibilité même des institutions publiques et des partenaires financiers qui se joue désormais face à des populations frappées depuis plusieurs années par une profonde crise de confiance envers l’État.

La suite, la semaine prochaine.

Jules Eugène N’DA