Éditorial / Tonkpi Nihidaley : le festival qui ne doit pas devenir l’otage des ambitions politiques

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                      Édito

Au départ, l’idée était belle. Même noble. Voire excellente. Faire du Tonkpi Nihidaley un gigantesque carrefour culturel capable de vendre au monde les richesses humaines, touristiques et économiques de l’Ouest montagneux ivoirien. Offrir à la culture Dan une scène de prestige. Réconcilier les fils et filles d’une région longtemps secouée par les fractures politiques. Créer autour de Man un puissant moteur d’attractivité économique, touristique et identitaire.

Oui, sur le papier, le Tonkpi Nihidaley avait tout d’un projet historique.

Et pendant plusieurs années, le festival a effectivement réussi à s’imposer comme l’un des rendez-vous culturels majeurs de Côte d’Ivoire. Les danses traditionnelles, les masques, les arts, les concerts, les expositions artisanales et les mobilisations populaires ont contribué à faire rayonner le Tonkpi bien au-delà des montagnes de l’Ouest.

Mais aujourd’hui, derrière les projecteurs, les applaudissements et les discours officiels, un autre spectacle se joue. Plus discret. Plus inquiétant. Celui des rivalités politiques, des soupçons de gestion opaque et des guerres de positionnement entre cadres de la région.

Et c’est précisément là que le danger commence.

Car un festival culturel cesse d’être un instrument de développement dès qu’il devient un outil de contrôle politique ou un terrain d’affrontement d’egos démesurés. Le Tonkpi Nihidaley ne peut pas être réduit à une vitrine personnelle ou à un appareil d’influence construit autour d’intérêts particuliers. Ce festival appartient avant tout aux populations du Tonkpi. Cette 9e édition qui démarre le 25 juillet 2026 doit être l’affaire de tous les fils et toutes les filles du tonkpi

Or, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer une centralisation excessive de son organisation. Depuis sa création en 2017, le Conseil régional du Tonkpi apparaît comme le véritable cœur du système : mobilisation des ressources, coordination des activités, gestion des prestataires, choix stratégique… tout semble graviter autour d’un cercle restreint.

Le problème n’est pas qu’un leadership existe. Le problème est l’impression grandiose que les autres sensibilités de la région sont progressivement reléguées au second plan. Et dans une région aussi sensible politiquement que le Tonkpi, cette perception devient explosive.

Le malaise s’est encore accentué après l’organisation de l’atelier bilan de la 8ᵉ édition non pas à Man, ville symbole du festival, mais à Abidjan, dans une résidence privée. Un détail pour certains. Un symbole lourd pour d’autres. Car beaucoup y voient le signe d’un événement qui s’éloigne peu à peu de son ancrage populaire et communautaire.

Mais les interrogations les plus sérieuses concernent surtout la gestion financière du festival.

Depuis plusieurs éditions, des financements publics importants sont injectés dans le Tonkpi Nihidaley. Des subventions de l’État sont régulièrement annoncées. Des centaines de millions de FCFA auraient été mobilisés depuis la création du festival. Pourtant, aucun document détaillé et accessible au public ne permet réellement de retracer l’utilisation globale de ces ressources.

Et dans un pays où la question de la gouvernance des fonds publics devient de plus en plus sensible, cette absence de transparence nourrit nécessairement les soupçons.

Dans le secteur hôtelier local notamment, des frustrations grandissent. Plusieurs opérateurs dénoncent, à voix basse, une redistribution inégale des retombées économiques. Certains établissements seraient systématiquement privilégiés dans l’accueil des délégations officielles pendant que d’autres restent exclus du circuit économique du festival.

Le plus grave, c’est que ces tensions commencent à fissurer dangereusement la cohésion entre les cadres de la région. Chacun soupçonne l’autre. Les clans se forment. Les murmures remplacent les débats francs. Les ambitions politiques prennent le dessus sur l’intérêt collectif.

Et pendant ce temps, l’objectif initial du Tonkpi Nihidaley s’efface progressivement derrière les calculs de positionnement.

Pourtant, le Tonkpi mérite mieux que cela.

Cette région dispose d’un patrimoine culturel exceptionnel, d’un potentiel touristique immense et d’une jeunesse talentueuse qui ne demande qu’à être valorisée. Le festival devrait être une plateforme de rassemblement et d’opportunités économiques pour tous les acteurs locaux : artisans, hôteliers, restaurateurs, artistes, transporteurs, entrepreneurs et associations culturelles.

Mais pour sauver l’esprit du Tonkpi Nihidaley, il faudra désormais plus que des spectacles grandioses et des discours triomphalistes. Il faudra du courage politique. Celui d’accepter la transparence. Celui de publier les budgets détaillés. Celui d’ouvrir la gouvernance du festival à toutes les sensibilités régionales. Celui de mettre fin aux soupçons avant qu’ils ne détruisent définitivement la confiance.

Car lorsqu’un festival censé unir commencer à diviser, lorsqu’un outil de développement devient une source de tensions internes, il y a urgence à revenir à l’essentiel.

Et l’essentiel, dans le Tonkpi, ce ne sont ni les ambitions personnelles ni les calculs politiques.

C’est l’intérêt de toute une région.

 

C’était Jules Eugène N’DA