Éditorial
Abidjan le 12 septembre 2025 – L’atmosphère est lourde à Abidjan. Depuis la publication de la liste électorale, la capitale économique bruisse d’inquiétudes et de rumeurs. Dans les conversations de rue comme dans les cercles politiques, un nom revient avec insistance : celui de Chantal Camara, présidente du Conseil constitutionnel. À la tête de l’institution chargée de trancher l’ultime vérité des urnes, elle se trouve désormais au centre de toutes les spéculations. Une question obsède les esprits : le Conseil constitutionnel est-il resté maître de sa mission ou a-t-il, comme dans un passé récent, été “possédé” ?
Il faut dire que l’ombre de Paul Yao N’Dré plane toujours sur le temple du droit. En 2011, alors président du Conseil constitutionnel, il avait tranché le bras de fer électoral entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. En invalidant des votes et en proclamant Gbagbo vainqueur, il croyait “dire la loi”. Quelques mois plus tard, sous la pression des réalités politiques et militaires, il s’était rétracté avec une confession restée célèbre : « Nous avons tous été possédés ». Une phrase qui a marqué l’imaginaire ivoirien, rappelant que même la plus haute juridiction pouvait céder aux vents de la politique et des armes.
L’épisode Yao N’Dré avait ouvert une plaie qui ne s’est jamais totalement refermée : jusqu’où un juge constitutionnel peut-il aller quand l’intérêt du peuple entre en collision avec l’intérêt personnel ou politique ? Francis Wodié, autre figure respectée de la magistrature, avait alors rappelé que le juge devait invoquer son “Self arbitre” — ce surmoi, ce gendarme intérieur qui empêche de trahir la loi fondamentale. Mais à chaque crise, la question resurgit : l’arbitre ultime jouera-t-il son rôle de gardien de la Constitution, ou cédera-t-il aux calculs de ceux qui l’ont nommé ?
Aujourd’hui, c’est Chantal Camara qui occupe ce fauteuil brûlant. Juriste aguerrie, première femme à diriger le Conseil constitutionnel, elle porte sur ses épaules le poids des attentes et des craintes. Son “Self arbitre” aura-t-il été suffisamment exprimé pour éviter à la Côte d’Ivoire une nouvelle déflagration née du cœur de la haute juridiction ? Dans un pays encore meurtri par deux décennies de crises électorales, la confiance entre le peuple et sa justice est un fil fragile, facile à rompre, difficile à retisser.
Depuis quelques jours, les débats sont houleux dans les “grins” et les maquis d’Abidjan. Certains rappellent, non sans ironie, la fameuse confession de Yao N’Dré. D’autres pointent du doigt les déclarations passées d’Ouraga Obou, président du comité de rédaction de la constitution de la IIIe République, qui lui aussi avait navigué entre rigueur juridique et pressions politiques. Les mêmes interrogations reviennent : la loi fondamentale est-elle devenue un outil malléable, galvaudé par ceux qui devraient en être les gardiens ou ceux qui l’ont conçu et habillé ?
Car au fond, tout se résume à cela : la confiance. Une société ne survit pas sans croire en ses institutions. Et la plus haute d’entre elles, en matière électorale, ne peut se permettre une nouvelle fracture. La Côte d’Ivoire s’avance vers une présidentielle sous haute tension, et chaque décision du Conseil constitutionnel va peser lourd dans la balance de la paix sociale.
À l’heure où Abidjan respire au rythme des incertitudes, une conviction s’impose : plus que jamais, la voix de la justice doit s’élever au-dessus des calculs partisans. La Côte d’Ivoire ne devra plus se permettre le luxe d’un Conseil constitutionnel “possédé”.
Jules Eugène N’DA