Côte d’Ivoire : quand la justice s’égare entre devoir de reconnaissance et abus de pouvoir

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Éditorial 

On aura décidément tout vu et entendu des juges ivoiriens. Loin de cacher leurs volte-face, certains
magistrats surprennent par des positions tranchées, parfois contradictoires, au point de justifier l’injustifiable. Que reste-t-il alors à espérer d’une justice où la compétence semble céder le pas à ce que d’aucuns qualifient de « devoir de reconnaissance » ?

Plus qu’ne prophétie glaçante

L’histoire de Beugré Bawa en dit long. Licencié abusivement en 1992 sur une plateforme pétrolière, il avait pourtant gagné son procès avec ses collègues. Mais la victoire judiciaire n’a jamais été suivie d’effet. En 2003, il confiait, amer : « Cette guerre de 2002 est petite. Ce qui viendra sera plus grave, et ce sera le fait de notre justice. Trop d’injustices naissent des mauvais jugements des juges. » Vingt ans plus tard, ses paroles résonnent comme une prophétie.

Quand la justice se monnaie

En 2006, un employé licencié injustement dans une société de Vridi osa porter son affaire devant le juge du travail, après l’échec de la conciliation à l’inspection. Résultat : six mois derrière les barreaux. L’employeur, se vantant de son influence, lâcha devant ses salariés : « J’attends le prochain qui osera m’attaquer. J’ai vos juges dans la poche. » Selon un témoin, une enveloppe de 5 millions FCFA aurait scellé le sort du plaignant. L’objectif était clair : faire taire toute velléité de contestation et réduire des travailleurs au silence, transformés en exécutants dociles.

Le cas de l’ex précédent du CC Paul Yao N’Dré

Quatre ans plus tard, en pleine crise postélectorale de 2010, le président du Conseil constitutionnel, Paul Yao N’Dré, fit basculer le pays. Plutôt que d’annuler un scrutin contesté, il invalida des votes et proclama élu son bienfaiteur politique, bafouant le choix des urnes. Plus tard, il confessera : « On a tous été possédés. » Possédés par quoi ? Par le même démon du « devoir de reconnaissance » qui continue de hanter la justice ivoirienne.

La sortie ces derniers jours du constitutionnaliste, professeur Ouraga Obou, président du comité des experts de la Constitution de la IIIe République continue d’interroger bien d’intelligences. Pourquoi maintenant ?
Qu’est-ce qui motive cette sortie alors qu’il a défendu l’impossibilité d’un 3e mandat du Président Ouattara ?

Les démissions de conscience

Face à cette compromission, Francis Wodié, juriste respecté et « maître des Constitutions », choisit la démission pour ne pas avoir à porter sur sa conscience la souffrance d’un peuple trahi. Mais d’autres n’ont pas eu ce scrupule : procureurs et responsables électoraux ont préféré troquer la robe judiciaire pour le confort des postes.

Kuibiert, juge et partie

Aujourd’hui, les projecteurs se braquent sur Coulibaly Kuibiert Ibrahim, président de la Commission électorale indépendante (CEI). Loin de s’en tenir aux textes, il interprète la loi, parfois la réécrit. Exemple : la révision de la liste électorale. Là où la Constitution prévoit un exercice annuel, il se permet de décaler l’opération à la veille d’un scrutin crucial. Une entorse qui soulève de sérieuses inquiétudes sur la transparence du processus.

Une justice à double vitesse

Ces dérives nourrissent un sentiment d’injustice. Car comme dit l’adage, « no justice for the poor en français, pas de justice pour les pauvres ». Quand l’argent ou la reconnaissance dictent les décisions, les victimes se taisent et les citoyens perdent foi dans l’institution judiciaire.

Quid du prochain scrutin ?

À la veille d’échéances électorales capitales, une question brûle les lèvres : le Conseil constitutionnel et la CEI peuvent-ils garantir un scrutin libre et transparent, ou bien s’acheminent-ils vers une désignation à huis clos du prochain président ?

Entre prophéties ignorées, pots-de-vin, manipulations institutionnelles et devoirs mal placés, la justice ivoirienne se retrouve une fois encore sur le banc des accusés. Et le peuple, lui, attend toujours son droit.

Jules Eugène N’DA