L’inscription sociale de l’Histoire est un paradigme majeur en sociologie et en philosophie de l’Histoire qui implique que les événements du passé cessent d’être de simples faits abstraits stockés dans des archives pour s’incarner directement dans la réalité présente d’une société. C’est la prise en compte donc des modalités de façonnement des hommes et des institutions, des règles et des lois, des cultures et des rapports et interactions sociaux actuels à travers le temps long.
L’expression « être du bon côté de l’Histoire », apparait comme une formule rhétorique et politique qui suggère que des comportements, des postures, des actions posées ou des idées défendues dans le présent par un individu seront validés, célébrés et jugés moralement juste par les générations futures.
Dès lors, affirmer que « L’histoire n’est pas un tribunal mais assigne chacun à la place qu’il mérite dans la mémoire collective », sert de passerelle théorique indispensable pour évaluer le lien entre l’histoire qui est une science qui travaille à établir de manière objective la vérité des faits et la mémoire collective qui est avant tout une construction et le produit d’une sélection sociale donc subjective.
Certains philosophes considèrent que parler du « bon côté » de l’Histoire est une illusion téléologique qui présuppose que l’Histoire à un sens et qu’elle avance en ligne droite vers un but précis, un progrès continu et inéluctable (une vision partagée par Hegel ou Marx), que le passé s’est déroulé exactement comme il le fallait pour aboutir à notre présent, alors que l’Histoire est faite de régressions, de ruptures et de chaos et n’a donc pas « sens » prédéterminé.
Dans leur logique, on ne peut pas parler de « la place méritée par un individu dans la mémoire collective », car cela présuppose qu’il existerait une forme de justice immanente, un arbitrage moral et objectif rendu par le temps.
Se décréter ou qualifier donc quelqu’un d’être du « bon côté de l’Histoire » est un anachronisme et une arrogance du présent qui laisse croire que les valeurs de notre époque actuelle sont universelles, définitives et qu’elles ne seront jamais remises en question par nos descendants.
C’est toujours selon eux, oublier que la mémoire collective future jugera peut-être nos actions actuelles avec une sévérité que nous n’imaginons pas.
Sans qualifier cette argumentation de spécieuse ou de sophisme – ce qui serait déloyal et pas juste de ma part- j’estime que ces arguments qui semblent imparables, ont été forgés uniquement en prenant en compte le regard que les individus jettent sur les actions, faits et postures d’autres individus et non l’Histoire.
En effet, en s’appropriant par avance le verdict de la postérité, les hommes transforment de façon innocente ou malicieuse, l’Histoire en une instance qui tranche comme un Tribunal qu’elle n’est pas. Loin s’en faut !
Pour sen convaincre, il suffit simplement de prendre conscience de la nuance entre Histoire et Tribunal.
Un Tribunal condamne ou absout après une procédure qui interroge la culpabilité ou l’innocence juridique du mis en cause à un instant T et selon les lois en vigueur au moment précis.
Un tribunal peut aussi blanchir un parfait coupable. « Blanchir l’Histoire » est une expression métaphorique qui désigne justement l’action de masquer, minimiser ou effacer les aspects sombres, honteux ou criminels du passé pour présenter une version édulcorée, héroïque et moralement irréprochable d’un récit historique. Cette entreprise de purification mémorielle est une falsification pure et simple de l’Histoire.
L’Histoire contextualise et n’émet et n’exécute de sentence. Les historiens cherchent à comprendre les motivations, les structures de la société et les conséquences à long terme d’un acte posé par l’individu. Ils ne puissent ni n’encense personne, mais cherchent uniquement à éclairer la vérité et la réalité des faits sans plus.
L’histoire dépasse donc la justice des hommes. Les tribunaux jugent à chaud, souvent sous le coup de l’émotion ou de l’idéologie immédiate. L’histoire, elle, attend que la poussière retombe pour éclairer les faits en les relatant dans le conteste dans lequel il se sont déroulés. Le temps élimine la propagande contemporaine pour révéler le véritable impact d’un individu. Il est courant que des personnes soient diabolisées de leur vivant avant de devenir des héros visionnaires plus tard.
Pour l’Histoire, il s’agit donc avant tout de comprendre plutôt que condamner comme le disait Spinoza : « Ne pas déplorer, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre. »
Au total, l’Histoire n’est pas un tribunal et la « place » qu’elle assigne à l’individu dans la mémoire collective n’est pas un verdict divin et figé mais un dialogue permanent entre le passé et les exigences morales du présent.
Dans son ouvrage Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx écrivait justement que les hommes font leur propre histoire, mais qu’ils ne la font pas arbitrairement, dans des conditions choisies par eux. Pourtant, une fois l’événement passé, c’est le regard de la postérité qui vient sceller le sens de leurs actions.
Voilà ce qui fonde ma conviction que l’Histoire n’est pas un Tribunal mais assigne l’individu à la place qu’il mérite dans l’évocation de son souvenir.
Prof. Moritié