Dossier
Entre ambitions d’émergence et incivisme chronique, la Côte d’Ivoire cherche encore la recette magique pour transformer ses mégawatts en véritable moteur d’industrialisation.
Un pays énergétiquement ambitieux, mais confronté à ses contradictions
Vendredi 5 septembre 2025, il est un peu plus de 21 heures. La cité administrative d’Abidjan scintille comme une guirlande en plein festival. Pourtant, à cette heure-là, les bureaux publics sont censés être vides depuis trois heures. Lampes allumées, climatiseurs ronronnant pour le vide, immeubles illuminés pour… personne. Un spectacle de gaspillage qui illustre crûment l’incivisme énergétique.
Pendant ce temps, à des centaines de kilomètres, dans une localité du grand Ouest, des familles plongées dans le noir depuis la veille racontent leurs soirées rythmées par les coupures intempestives. « Ici, on vit sans courant de 20 heures à 6 heures du matin, et parfois, c’est une semaine entière de délestages », confie un habitant désabusé.

Deux réalités opposées qui posent une question cruciale : la Côte d’Ivoire, avec ses 2 900 MW de capacité installée, est-elle vraiment prête pour l’émergence énergétique qu’elle promet ?
Les chiffres flatteurs de l’ANARE-CI… et la réalité des ménages
Le rapport 2023 de l’ANARE-CI se veut optimiste :
88 % de taux de couverture (localités électrifiées)
97 % de taux d’accès (population vivant dans une localité électrifiée)
64 % de taux de desserte (ménages effectivement raccordés)
Ces statistiques montrent les avancées fulgurantes de la dernière décennie. En 2011, à peine un tiers des villages étaient électrifiés ; aujourd’hui, l’État promet l’électrification de tous les villages de plus de 400 habitants d’ici fin 2025.

Mais derrière ces scores impressionnants, la réalité du terrain demeure contrastée. L’électricité existe souvent « dans la localité », mais trop de ménages n’ont pas encore les moyens financiers de se raccorder. Pire, ceux qui en bénéficient parfois subissent des coupures chroniques dues aux limites du réseau ou à une gestion approximative de la demande.
Une capacité de production sous tension
Avec 2 900 MW de capacité installée, la Côte d’Ivoire fait figure de locomotive énergétique en Afrique de l’Ouest. Le pays exporte même vers ses voisins, contribuant à la stabilité régionale. Mais comme l’explique Emmanuel Yéo, spécialiste du secteur et patron de Lynays Entreprises, « la capacité de production ne garantit pas une immunité totale contre les délestages ».
En cause :
L’entretien et les pannes des centrales, parfois imprévues.
La croissance fulgurante de la demande, évaluée à plus de 8 % par an.
Les aléas climatiques, notamment la sécheresse qui affecte les barrages hydroélectriques.
La fragilité du réseau de distribution, qui provoque des délestages localisés.
Résultat : la Côte d’Ivoire est dans une course contre la montre pour éviter que l’équation « demande croissante + réseau fragile » ne transforme ses ambitions en mirage.

L’incivisme, ce fléau invisible
Au-delà des défis techniques, l’incivisme dans la consommation d’électricité coûte cher au pays. Dans les administrations publiques, le gaspillage est évalué à près de 11 milliards de FCFA par an, révèle Emmanuel Yéo. Lumières oubliées, climatiseurs fonctionnant dans des salles vides, appareils vétustes énergivores : la facture est lourde, salée et la discipline quasi absente.
Les ménages ne sont pas en reste. « On laisse la télévision allumée pour l’ambiance, on branche des appareils en veille permanente, on refuse d’investir dans des ampoules LED », constate un technicien de la CIE. Autant de comportements qui sapent les efforts de production et mettent à mal la stabilité énergétique nationale.
Trois leviers pour l’industrialisation énergétique
Face à cette situation, Emmanuel Yéo n’hésite pas : « Aucun pays ne peut prétendre à l’industrialisation sans maîtriser sa croissance énergétique. » Pour lui, la Côte d’Ivoire doit engager une véritable révolution énergétique, articulée autour de trois piliers :
1. L’efficacité énergétique active (EEA) : adopter des comportements intelligents dans l’usage de l’énergie
2. L’efficacité énergétique passive (EEP) : investir dans des équipements modernes et économes.
3. L’efficacité énergétique des sources (EES) : diversifier les sources, notamment en intégrant davantage le solaire.
« Éteindre un climatiseur dans une salle vide peut réduire une facture de moitié », illustre-t-il, martelant que chaque citoyen doit devenir un co-producteur d’énergie.
Lynays, champion de solutions concrètes
À travers ses coffrets électriques intelligents et ses audits énergétiques, Lynays propose des solutions pour réduire les factures industrielles, optimiser la consommation et moderniser les infrastructures.
L’entreprise plaide aussi pour une intégration accrue des énergies renouvelables, gage de compétitivité et de durabilité. « Sans une énergie abondante et à moindre coût, aucune industrialisation n’est possible », insiste Emmanuel Yéo.
Le pari politique : transformer chaque kilowatt en arme de développement
Conscient du rôle vital de l’énergie dans l’industrialisation, l’État ivoirien a fait de l’efficacité énergétique une utilité publique, désormais encadrée par la loi. Le gaspillage délibéré peut être sanctionné, mais le défi reste celui de l’application.

Le lancement du Prix REJAIP-CI pour l’efficacité énergétique et la lutte contre la corruption, parrainé par Lynays, illustre cette volonté de conjuguer communication, bonne gouvernance et exemplarité. Les journalistes sont invités à enquêter, dénoncer et valoriser les bonnes pratiques, transformant la plume en levier de changement.
Le grand défi : la discipline collective
La Côte d’Ivoire ambitionnait de devenir un pays émergent à l’horizon 2020. Ce cape raté, il est projeté pour 2030 afin de devenir un modèle énergétique pour l’Afrique. Mais l’émergence ne se décrète pas, elle se construit, kilowatt après kilowatt. Cela passe par :
La responsabilisation des administrations publiques, premières consommatrices et premières gaspilleuses d’electricité.
La sensibilisation des ménages à l’importance des gestes simples.
La modernisation du réseau pour fiabiliser l’accès.
L’investissement massif dans les renouvelables, surtout le solaire, encore sous-exploité.
Entre espoir et urgence
La Côte d’Ivoire a les moyens de ses ambitions : une production solide, une expérience d’exportateur, des réformes légales et une volonté politique affichée. Mais elle est freinée par une consommation anarchique, un réseau fragile et des comportements qui ne suivent pas.
« L’électricité, ce n’est pas seulement une facture à payer, c’est une arme de développement », résume Emmanuel Yéo. Tant que chaque citoyen et chaque institution ne l’aura pas compris, les rêves d’industrialisation risquent de rester des slogans.
Le pays est donc à la croisée des chemins : transformer ses mégawatts en puissance industrielle ou les gaspiller dans l’incivisme. L’avenir énergétique de la Côte d’Ivoire dépend désormais de sa capacité à produire mieux, gérer mieux, et surtout… consommer mieux.
Jules Eugène N’DA