Côte d’Ivoire : Un autre scandale foncier à Bingerville fait prendre 36 mois ferme à un aménageur foncier pour faux et usage de faux, le village de M’Batto-Bouaké réclame 400 millions FCFA

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Abidjan le 1er Septembre 2025 – Le Tribunal de Première Instance de Bingerville a rendu son verdict le 08 juillet 2025 dans une affaire qui déchaîne les passions dans le milieu foncier. Au cœur du scandale : Hien Kambiré Ibrahim, gestionnaire du lotissement Apponian Résidentiel, condamné à 36 mois d’emprisonnement ferme, 1.000.000 FCFA d’amende, et 100.000.000 FCFA de dommages et intérêts à verser au village de M’Batto-Bouaké, victime collatérale d’un système de ventes illicites, de fraudes et de manipulations.
Un procès sous haute tension
Tout commence en 2019, lorsque la Société CICP ASSAMAD SARL, représentée par Hien Ibrahim, obtient la gestion du lotissement « Apponian Résidentiel ». Sa mission semble simple : identifier les attributaires, enregistrer les ventes et reverser à la chefferie 400.000 FCFA de frais de mutation pour chaque transaction. Un pacte censé garantir transparence et bénéfices partagés.
Mais entre 2019 et mars 2021, le ciel s’assombrit. Selon le chef du village de M’Batto-Bouaké de l’époque, Anoman Badiglon Édouard, le gestionnaire a vendu 266 lots sans reverser les frais dus, accumulant une dette estimée à plus de 135 millions FCFA.
Alertée par des témoignages et des incohérences, la société mère CIP, mandataire des opérations, retire à Hien le guide officiel du lotissement. Le scandale éclate, exposant un système opaque où doublons, faux documents et manœuvres douteuses se mêlent.
Les révélations à la barre
Au tribunal, le chef Anoman et son ancien collaborateur Koudou Lido Gomez n’ont pas mâché leurs mots.
> « Hien était à la fois opérateur et chef du village. Il signait et prenait l’argent à la place du chef », lâche Koudou, ancien associé de l’accusé.
Selon lui, toutes les mutations étaient centralisées dans le bureau de Hien Ibrahim, qui gardait les frais de mutation pour lui. Pire, il aurait délivré des attestations en doublon, attribuant un même lot à plusieurs acheteurs. « Sur 35 lots, une vingtaine ont été vendus deux, parfois trois fois », martèle-t-il.
Une défense qui vacille
Face aux accusations, Hien Ibrahim nie tout en bloc. À la barre, il tente de renvoyer la balle :
> « Je n’ai fait que gérer des tâches techniques. J’ai toujours agi sous les instructions de la chefferie. »
Ses avocats plaident une irrecevabilité de l’action publique, arguant que le dossier avait déjà été porté devant le Tribunal de Commerce pour le recouvrement des frais dus. Ils invoquent aussi l’absence de preuves tangibles de manœuvres frauduleuses et le caractère non authentique des documents incriminés.
Mais le tribunal n’est pas convaincu. Les juges soulignent que Hien a avoué avoir perçu les frais sur au moins 338 lots, sans pouvoir justifier la destination des fonds. Ses dénégations, jugées incohérentes, s’effondrent sous le poids des témoignages et des pièces versées au dossier.
La condamnation
Après plusieurs heures de débats, le tribunal requalifie les faits : non coupable d’escroquerie, mais coupable de faux et usage de faux en écriture privée.
Le verdict tombe :
36 mois d’emprisonnement ferme
1.000.000 FCFA d’amende
100.000.000 FCFA de dommages et intérêts au profit de la communauté de M’Batto-Bouaké, contre les 400 millions initialement réclamés.
Le tribunal ordonne également la confiscation des faux guides et leur restitution à la chefferie.
Une affaire qui secoue le village
Dans le village de M’Batto-Bouaké, l’affaire a laissé des plaies béantes. Entre divisions internes, accusations de détournement et défiance envers les autorités, le climat reste explosif.
L’ex-chef, Anoman Badiglon, raconte ses déboires :
« Hien faisait des inscriptions dans son guide et encaissait l’argent sans le reverser. J’ai été arrêté, humilié, accusé d’avoir détourné 36 milliards FCFA. Tous mes comptes sont bloqués, même celui du village. Je vis aujourd’hui grâce à des dons pour acheter mes médicaments. »
Pour les habitants, ce scandale symbolise un mal plus profond : la gestion anarchique du foncier dans la périphérie d’Abidjan, où la spéculation et les conflits se multiplient.
Une ascension fulgurante, une chute brutale
Le témoignage de Koudou Lido Gomez, ancien bras droit de Hien, éclaire un autre angle : celui d’un homme grisé par le pouvoir et l’argent.
« Hien a oublié d’où il venait. Grâce au réseau J’aime Bingerville et au soutien du député-maire Issouf Doumbia, il avait accès à tous les marchés. Mais il a voulu voler la vedette, se lancer en politique, et a commencé à manœuvrer en coulisses. »
Selon lui, cette dérive a précipité la rupture avec leurs soutiens politiques et ouvert la voie à des pratiques illégales dans la gestion du lotissement.
Leçons d’un scandale foncier
Ce procès met en lumière les zones d’ombre du marché foncier en Côte d’Ivoire, où la croissance urbaine et la forte demande de terrains exacerbent les appétits. À Bingerville, devenue l’une des communes les plus prisées du Grand Abidjan, les tensions autour des lotissements sont monnaie courante.
Experts et juristes pointent la faiblesse des mécanismes de contrôle et la porosité entre intérêts privés et gestion communautaire.
« Tant que les procédures de mutation ne seront pas digitalisées et centralisées, de tels scandales continueront de gangrener le secteur », estime un avocat spécialisé en droit foncier.
Une communauté en quête de réparation
Si le tribunal a tranché, le combat judiciaire n’est peut-être pas terminé. La communauté de M’Batto-Bouaké, qui évalue ses pertes à plus de 400 millions FCFA, pourrait faire appel pour réclamer une réparation plus conséquente.
Pour l’heure, les habitants espèrent surtout tourner la page. « Il faut que justice soit appliquée jusqu’au bout et que les fonds détournés soient restitués », lâche un jeune du village, encore marqué par le procès.
Un symbole d’avertissement
Avec ce verdict, la justice ivoirienne envoie un signal fort : les dérives foncières, longtemps tolérées ou étouffées, ne resteront plus impunies.
Mais pour que de telles affaires cessent de se reproduire, les experts appellent à une réforme profonde de la gouvernance foncière. Sans cela, les villages périphériques, à l’image de M’Batto-Bouaké, risquent de rester les premières victimes d’un système où l’argent et les influences dictent encore trop souvent les règles du jeu.
Jules Eugène N’DA
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