Abidjan le 8 août 2025 – En pleine crise énergétique où les délestages s’enchaînent d’Abidjan à l’intérieur du pays, la société publique CI-ENERGIES, bras armé de l’État pour la planification, le développement et la gestion du réseau de transport et de distribution de l’électricité en Côte d’Ivoire, est empêtrée dans des histoires de corruption. En effet , entre 2022 et 2024, l’entreprise aurait passé pour plus de 121 milliards de FCFA de marchés de gré à gré. Des contrats attribués sans appel d’offres, souvent sans transparence, avec à la clé des accusations de dessous de table, de favoritisme et de réels soupçons de corruption.
À la tête de cette entreprise depuis quelques années, Noumory Sidibé, dont le nom revient avec insistance dans les couloirs de la polémique. Sa gestion, qualifiée d’opaque par plusieurs sources internes et externes, suscite aujourd’hui colère, incompréhension et indignation.
Quand le gré à gré devient une règle de gestion
Derrière les chiffres, un mécanique peu recommandable. Sur la période 2022-2024, CI-ENERGIES admet avoir attribué 705 marchés pour un montant global de 478,5 milliards FCFA. Cependant parmi ceux-ci, 26 entreprises ont bénéficié de contrats passés sans appel d’offres, pour un montant total de 121,77 milliards FCFA. Soit près de 25 % du total des marchés publics de l’entreprise sur la période concernée.
Face aux critiques et interrogé sur le sujet, la direction se renvoie au Code des marchés publics, affirmant que « le texte n’impose pas de plafond pour les marchés de gré à gré ». Une défense jugée peu convaincante par des experts en passation de marchés. Car, expliquent-ils, si le Code autorise ce type de passation dans des conditions exceptionnelles (urgence impérieuse, absence de concurrence technique, etc.), il ne saurait légitimer leur systématisation.
Un DG plus à l’étranger qu’au front
Dans une déclaration liminaire, Noumory Sidibé promettait une gouvernance innovante et rigoureuse : « Nous travaillons chaque jour à imaginer et bâtir les énergies de demain », affirmait-il. Et pourtant, sa gouvernance semble ne pas s’accommoder à cette volonté.
Une dizaine d’entreprises interrogées, ayant eu affaire à CI-ENERGIES sous sa direction, ne sont pas satisfaites du processus de sélection peu rigoureux, souvent biaisé, où l’obtention d’un marché dépendrait davantage des réseaux que des compétences.
Les conséquences d’un travail peu qualifié sont visibles sur le quotidien des ivoiriens. Les multiplication des coupures intempestives, notamment à Anyama, Yopougon, Port-Bouët ou encore Bouaké alors que des milliards de marchés sont distribués sans une promesse d’accomplir un travail de qualité garantie par la concurrence.
7 milliards pour un poste sans titre foncier
L’un des cas les plus révélateurs de cette gestion décriée est celui de la construction du poste électrique de Koffikro, à Bingerville. CI-ENERGIES y a construit une installation pour un montant colossal de 7,47 milliards FCFA, sur un terrain de plusieurs hectares sans titre foncier. Le coût d’acquisition du terrain, estimé à 580 millions FCFA, n’a jamais été soldé aux propriétaires terriens, parmi lesquels se trouve la famille Achi.
Un aveu de la direction elle-même, qui affirme que « le titre foncier définitif n’est pas encore disponible ». Une situation qui interroge d’abord sur la fiabilité de la comptabilité approuvée et la légalité même de l’occupation de cette parcelle ainsi que sur les procédures internes de validation des projets au sein de CI-ENERGIES.
La colère sourde de la famille Achi
Depuis plus de dix ans, la famille Achi attend en vain une indemnisation promise. « C’est environ un hectare de notre terre qui a été prise. Ils ont détruit nos plantations, ils ont tout pris… et nous, nous n’avons jamais eu un kopeck », explique le porte-parole de la famille. Pire encore, l’entreprise aurait versé des compensations financières à des personnes tierces, comme le chef du village de Brébo, village situé à trois kilomètres de Koffikro et qui n’a aucun droit sur cette parcelle de terre dans la zone concernée.
Il existe pourtant un contrat bien signé entre la famille Achi et CI-ENERGIES, ainsi qu’un procès-verbal de constat dressé par un commissaire de justice en 2020 qui attestent clairement que l’entreprise et les véritables propriétaires terriens sont parvenus à un accord. Nonobstant ce contrat aucune compensation n’a été versée jusqu’à ce jour. Une injustice criante.
Lettre d’engagement ignorée
Dans un document daté du 18 août 2020, M’Bedji Achi, l’un des cohéritiers, atteste, lui, avoir cédé une parcelle de 600 m² contre 7,5 millions FCFA à CI-ENERGIES. Une somme convenue non payée à ce jour. Dans ce même document, il y a un engagement clair de libération du site, assorti d’une clause de remboursement en cas de contestation. Et pourtant, la réalité est tout autre : la société occupe toujours les lieux, sans que les cédants ne soient dédommagés.
Des propriétaires piétinés, une justice absente
L’histoire de la famille Achi est loin d’être un cas isolé. Trois autres propriétaires notamment M’Bedji Seka Marcel, Assaba Yapo Édouard, Emmanuel Apkreh, tous, ont également fait constater par voie de justice l’occupation illégale de leurs parcelles par les engins de CI-ENERGIES, avec destruction de cultures sans compensation.
Le chef du village de Koffikro, interrogé dans le procès-verbal, confirme une ruse de CI-ENERGIES. « Nous avons été informés tardivement. L’endroit exact où le décapage allait se faire ne nous a pas été indiqué », déplore-t-il. Des décisions prises en catimini, des terres exploitées sans base juridique solide : une gestion au mépris des droits les plus élémentaires des citoyens, peut-on relevé dans l’attitude de CI-ENERGIES.
La justice attendue pour les Achi
Plus de dix ans que cela dure. Une décennie d’attente, de frustrations, de silence administratif. La famille Achi réclame aujourd’hui justice. Pas de procès tonitruant, pas de revendications politiques. Juste un paiement équitable pour une terre cédée à l’État dans l’espoir de voir émerger un projet utile au pays.
Mais à force de ne pas honorer les engagements, l’État risque de nourrir une défiance généralisée. Comment espérer que d’autres familles acceptent de céder leurs parcelles à l’avenir, si l’exemple donné est celui d’une spoliation légalisée ? Les conflits fonciers se multiplient dans le Grand Abidjan. Celui de Koffikro pourrait bien devenir un cas d’école.
Une entreprise publique en perte de confiance
Les marchés de gré à gré opérés par CI-ENERGIES risquent de fragiliser la gouvernance du secteur énergétique ivoirien. Le manque de transparence dans les passations de marchés, le non-respect des engagements fonciers, et l’incapacité à livrer un service public fiable, plongent l’entreprise dans une zone de turbulence.
Face à l’ampleur des révélations, la société devra tôt ou tard rendre des comptes. Soit devant l’Inspection Générale d’État, soit, plus tard, devant la justice. Car si 121 milliards FCFA se sont envolés dans du gré à gré sans un bonne traçabilité dans les documents comptables, le contribuable qui payera la lourde facture, tôt ou tard demandera des comptes.
Et pour les familles lésées, comme celle des Achi, la question reste entière : qui réparera le préjudice subi ? Le temps des promesses creuses est révolu. L’heure est à la redevabilité.
À suivre…