Une comédie à l’ivoirienne : le bal des chefs… sans chef

EDITORIAL
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ÉDITORIAL

Il est des pays où l’État commande son administration. Et puis il y a ceux où l’administration finit par donner des ordres à l’État. À observer certaines scènes qui se déroulent aujourd’hui en Côte d’Ivoire, on est tenté de croire que la frontière entre les deux s’est dangereusement estompée.
Le spectacle est saisissant.
Le supérieur hiérarchique signe. Le subalterne décide.
Le ministre annonce. L’exécutant interprète.
Le Premier ministre appelle à la rigueur. Sur le terrain, chacun semble appliquer sa propre Constitution.
Bienvenue dans la République du « chacun fait ce qu’il veut », où les textes deviennent des accessoires administratifs et où l’autorité ressemble de plus en plus à une décoration de bureau.
Le plus troublant est que cette anarchie silencieuse ne choque presque plus. Elle s’installe, se banalise et prospère dans les interstices de l’administration publique. Comme une mauvaise herbe que personne ne prend le temps d’arracher.
Les exemples ne manquent pourtant pas.
À Koumassi Campement, une opération censée libérer une emprise s’est transformée en destruction de logements. Qui a changé la partition ? Qui a donné le feu vert ? Qui répondra des conséquences sociales ? Le silence administratif est devenu plus solide que le béton des maisons disparues.
À Gesco, les bulldozers ont choisi de s’inviter en pleine année scolaire, laissant derrière eux des familles désemparées et des enfants privés de repères. Là encore, les responsabilités se sont évaporées dans les méandres de la bureaucratie.
Pendant ce temps, 87 agents des Douanes vivent depuis près de deux ans sous le poids d’une suspension administrative qui semble ne jamais devoir connaître son épilogue. Des familles entières attendent qu’une administration, pourtant réputée prompte à sanctionner, retrouve enfin la célérité lorsqu’il s’agit de décider.
Le dossier des indemnisations du Projet de Transport Urbain d’Abidjan offre le même visage. Les routes avancent à grande vitesse. Les indemnisations, elles, semblent voyager en charrette. Les victimes patientent pendant que les échéances administratives repoussent sans cesse l’horizon de la réparation.
Le plus inquiétant n’est pas seulement l’accumulation de ces dossiers. C’est ce qu’ils révèlent : une administration où certains responsables donnent l’impression d’être devenus leurs propres contrôleurs. Ils interprètent les textes, fixent les délais, décident des priorités et, parfois, semblent n’avoir de comptes à rendre à personne.
Dans cette mécanique bien huilée du désordre, les véritables centres de décision ne sont pas toujours ceux que désignent les organigrammes. Les couloirs bruissent de ces « hommes de l’ombre » qui influencent sans apparaître, décident sans signer et gouvernent sans responsabilité officielle. Les chefs existent. Mais le pouvoir, lui, semble avoir pris une autre adresse.
Cette réalité interroge avec acuité la croisade engagée contre l’orpaillage illégal. Comment espérer imposer le respect de la loi à des exploitants clandestins ou illégaux si, au sein même de l’appareil administratif, la discipline hiérarchique donne parfois le sentiment de vaciller ? Peut-on exiger des citoyens ce que certaines administrations peinent elles-mêmes à appliquer ?
La Côte d’Ivoire est souvent présentée comme un pays de grandes ambitions, de ponts majestueux, d’autoroutes modernes et de performances économiques enviées. Mais aucune infrastructure, aussi impressionnante soit-elle, ne remplacera une administration disciplinée, responsable et pleinement redevable de ses actes.
L’autorité de l’État ne se mesure pas uniquement à la hauteur de ses échangeurs. Elle se mesure surtout à sa capacité à faire respecter ses propres règles par ceux qui sont chargés de les appliquer.
Car lorsqu’un État commence à négocier avec sa propre administration, il prend le risque de devenir un simple spectateur de son propre fonctionnement.
Et lorsqu’un chef n’est plus suivi par ceux qui lui sont censés obéir, ce n’est plus seulement l’administration qui vacille.
C’est l’État lui-même qui commence à perdre sa voix.

Il est alors temps pour que le chef du gouvernement, Robert Beugré Mambé donne le tempo d’une administration qui fonctionne selon des règles, que l’on y mette fin aux abus de pouvoir dans certaines administrations centrales, que soit mis fin à certains privilèges dont jouissent une élite.

C’était Jules Eugène N’DA

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