Abidjan, le 17 Juillet 2026 – Deux années. Deux longues années que l’affaire dite des « 87 douaniers » empoisonne la vie administrative de dizaines d’agents et continue de susciter des interrogations dans l’opinion publique. Deux années de procédures, de reports, de recours et de silences. Deux années durant lesquelles la justice peine encore à refermer un dossier devenu l’un des plus emblématiques de l’administration ivoirienne.
Au fil du temps, une question s’impose : assiste-t-on simplement à la lenteur habituelle des procédures ou à une stratégie plus subtile consistant à épuiser progressivement ceux qui contestent les accusations portées contre eux ?
Au cœur de cette affaire, 87 agents des Douanes accusés de fraudes présumées sur leurs diplômes. Une accusation grave qui, si elle est démontrée, mérite évidemment les sanctions prévues par la loi. Mais en attendant une décision définitive de justice, la présomption d’innocence demeure un principe fondamental de l’État de droit.
Or, dans les faits, plusieurs des agents concernés ont déjà le sentiment de subir une condamnation avant même la fin de la procédure.
Salaires suspendus, carrières figées, promotions bloquées, départs à la retraite retardés : pour beaucoup, la sanction semble avoir précédé le verdict.
Le cas de dame TMA Kolia illustre parfaitement cette situation.
Après avoir fait valoir ses droits à la retraite depuis le 31 décembre 2026, son dossier aurait suivi le circuit administratif normal jusqu’à obtenir les validations requises auprès des services compétents de la Fonction publique. Pourtant, plusieurs mois après son départ officiel, les actes nécessaires à la liquidation de sa pension demeureraient bloqués.
Face à cette situation, l’ancienne agente n’a demandé qu’une chose : comprendre.
Dans une correspondance adressée au Directeur des Ressources humaines des Douanes, elle sollicite simplement des explications sur l’état d’avancement de son dossier.
Une démarche ordinaire. Une demande légitime.
Mais selon des informations circulant dans l’entourage du dossier, une solution officieuse lui aurait été soufflée : prendre ses distances avec le collectif des 87 agents et renoncer à la dynamique judiciaire engagée en appel.
Si ces allégations étaient avérées, elles poseraient une question troublante : l’accès à des droits administratifs légalement acquis peut-il être conditionné à une attitude procédurale particulière ?
Autrement dit, faudrait-il choisir entre sa pension de retraite et son droit à contester une décision de justice qui la frappe bien qu’elle ne s’y reconnais pas ?
Cette interrogation, à elle seule, mérite des réponses claires.
Car derrière les aspects techniques du dossier se dessine progressivement une impression plus dérangeante : celle d’un rapport de force où le temps devient une arme.
Plus les mois passent, plus les ressources financières s’amenuisent. Plus les difficultés familiales s’accumulent. Plus la lassitude s’installe.
Et plus certains pourraient être tentés d’abandonner.
C’est précisément ce qui alimente aujourd’hui les soupçons d’une stratégie d’usure savamment entretenue.
Un autre élément nourrit les débats.
Comment expliquer que des agents ayant parfois exercé pendant douze, quinze, vingt ou trente années soient soudainement considérés comme indignes d’occuper les fonctions qu’ils ont pourtant assumées durant des décennies ?
Pendant toutes ces années, ils ont été notés, évalués, promus et affectés à des postes de responsabilité sans que leurs compétences professionnelles ne semblent poser problème.
Pourquoi ces interrogations surgissent-elles seulement maintenant ?
La question est d’autant plus sensible que certains observateurs relèvent une apparente asymétrie dans l’application des règles administratives.
D’un côté, des agents admis à la retraite peinent à obtenir la liquidation de leurs droits.
De l’autre, certaines figures de premier plan continuent d’occuper leurs fonctions bien au-delà des échéances habituellement observées dans l’administration.
Cette différence de traitement alimente inévitablement les commentaires et renforce l’idée que certaines règles seraient appliquées avec plus de souplesse selon les situations.
Dans ce contexte, le rôle de la Direction générale des Douanes est particulièrement scruté.
Chaque décision, chaque blocage administratif, chaque retard est désormais interprèté comme un indice supplémentaire d’une volonté de maintenir la pression sur les agents concernés.
Que cette perception soit fondée ou non, elle témoigne d’une crise de confiance devenue profonde.
Aujourd’hui, l’enjeu dépasse largement le sort individuel des 87 douaniers.
C’est la crédibilité de l’administration et la capacité de la justice à trancher sereinement un dossier sensible qui sont en jeu.
La justice est désormais attendue non pour donner raison à un camp contre un autre, mais pour mettre un terme à une affaire qui n’a que trop duré.
Car lorsqu’une procédure s’étire au point de suspendre des retraites, de fragiliser des familles et de nourrir toutes les spéculations, elle cesse d’être un simple contentieux administratif.
Elle devient une affaire d’intérêt public.
Et chaque jour qui passe sans clarification renforce davantage le sentiment qu’au-delà du débat sur les diplômes, c’est désormais le temps lui-même qui est devenu le principal instrument de pression.
JEN