Abidjan le 16 Juin 2025 – La colère est montée d’un cran dans les villages d’Éloka. Une détermination sûrement inébranlable. Devant les journalistes à Élokato ce dimanche 15 juin 2025, Assandré Nicaise Olivier, porte-parole des communautés d’Élokaté, Élokato et M’Batto-Bouaké, n’est pas allé du dos de la cuillère pour dénoncer un certain nombre de pratiques des autorités ivoiriennes qu’il considère comme un mépris vis-à-vis de leur communauté. Dans sa déclaration, Assandré Nicaise qualifie de « stratégie de tromperie » orchestrée par l’administration préfectorale et le ministère de la Construction, dirigé par Bruno Nabagné Koné.
À l’origine de cette vive contestation : l’attribution litigieuse de 2 339 hectares de terres villageoises à la société PALMAFRIQUE IMMOBILIER, en violation flagrante, selon les villageois, des droits coutumiers et des procédures légales. Une lettre signée du ministre en octobre 2023, rendue publique par les communautés, officialise l’affectation de ces terres au profit de la société immobilière. Pour les populations concernées, cette correspondance est la preuve irréfutable d’un “deal d’État” monté derrière leur dos.
« Depuis le 19 mai, nous n’avons plus aucun contact avec l’administration. Nous avons adressé un courrier au sous-préfet, qui a bien été réceptionné. Une semaine plus tard, toujours aucun retour. C’est le silence total. C’est assez ! Nous ne pouvons plus attendre longtemps », a lancé Assandré Nicaise Olivier, visiblement excédé par cette longue attente.
Le 21 mai dernier, une grande marche pacifique avait été annoncée par les populations, avant d’être suspendue à la dernière minute sur conseil du sous-préfet de Bingerville. Celui-ci, selon les leaders communautaires, aurait demandé aux villageois de surseoir à leur action en leur assurant que le ministre Koné Bruno allait “incessamment” les recevoir.
« Nous avons accepté de reporter notre marche, dans l’esprit républicain et dans l’amour du pays. Nous avons respecté l’État, attendu patiemment une réponse. Mais aujourd’hui, force est de constater que cette promesse n’était qu’un appât, un stratagème pour contenir notre mobilisation. Un leurre », a martelé le porte-parole.
Le sentiment de trahison est d’autant plus fort que, dans les semaines qui ont suivi, aucun signal n’a été envoyé aux représentants villageois. Pire : des forces de l’ordre ont été massivement déployées dans les villages le jour de la conférence (21 mai), nourrissant les soupçons d’un musellement organisé.
Les populations accusent le ministère de la Construction d’avoir engagé un processus d’attribution foncière alors qu’une enquête administrative, dite de commodo et incommodo, était toujours en cours. Cette enquête, menée par une commission interministérielle, aurait pourtant validé les oppositions des populations, sauf celle du sous-préfet, resté silencieux. Ce dernier, affirment les villageois, était déjà en possession de la lettre d’affectation signée par le ministre.
« On nous a utilisés, dupés, menés en bateau. Mais nous ne sommes ni naïfs ni faibles. Les Tchaman sont un peuple guerrier et fier. Derrière nous, ce sont des générations entières qui exigent justice. Ce combat, ce n’est pas pour nous seuls, c’est pour nos ancêtres, et pour ceux qui viendront après », a insisté avec force M. Assandré.
Face à l’absence de dialogue, les communautés annoncent une série d’actions immédiates : une nouvelle marche pacifique dans les jours à venir, un sit-in devant les sites exploités par PALMAFRIQUE à partir du 22 juin, la saisine du Conseil d’État et le verrouillage total des accès aux terres litigieuses.
« Les agents de PALMAFRIQUE ne mettront plus les pieds sur nos terres. Aucun produit ne sortira plus de nos plantations. Ils n’ont plus aucune légitimité ici », ont déclaré en chœur les leaders communautaires.
Ils préviennent que les femmes, les jeunes, les anciens sont prêts. Et cette fois, ils n’attendront plus de fausses promesses.
« Nous avons privilégié la voie du droit. Nous avons écrit, patienté, espéré. Mais nous n’accepterons plus la tromperie. Le dialogue, oui. L’humiliation, non », a-t-il averti.
Au-delà du litige foncier, les propos du porte-parole traduisent une indignation plus profonde. Celle d’une communauté qui se sent méprisée par un État censé protéger ses droits, garantir l’équité et la légalité.
« Nous ne voulons pas la guerre, mais nous voulons la vérité. Ce que nous défendons, c’est notre dignité, notre patrimoine, notre histoire », a souligné le porte-parole des communautés villageoises.
Ces leaders communautaires appellent à la solidarité nationale et internationale. Chefs traditionnels, ONG, société civile, journalistes, citoyens – tous sont invités à se joindre à leur combat.
« Le silence des autorités commence à ressembler à du mépris. Mais nous sommes debout, et nous n’avons pas peur. », ont-ils prévenu.
L’affaire pourrait bien prendre une tournure nationale. La lettre du ministre Koné Bruno, rendue publique, éclaire crûment les dessous d’un système que beaucoup soupçonnaient déjà. Un appareil d’État au service de l’intérêt privé, au mépris du droit coutumier et de la souveraineté foncière des communautés.
« Ce n’est pas la première fois que nous voyons ce genre de procédé. Mais cette fois, nous irons jusqu’au bout. Le ministre doit répondre. L’État doit trancher. Et nous ne baisserons pas les bras », ont-ils tranché.
Alors que les regards se tournent désormais vers la présidence et les institutions judiciaires, les habitants d’Élokato, Élokaté et M’Batto-Bouaké ont donné le ton. La trêve semble finie. La lutte est relancée.
JEN