INTERVIEW/Côte d’Ivoire/ Lutte contre le tabagisme : Lacina Tall (Président de l’ONG CLUCOD) : “l’ingérence de l’industrie du tabac est encore une réalité’’

Le président du Comité/Club UNESCO universitaire pour la lutte contre la Drogue et les autres pandémies (CLUCOD), Lacina Tall, par ailleurs président du conseil d’administration du Réseau des ONG actives pour le contrôle du tabac en Côte d’Ivoire (ROCTA-CI) regrette que l’ingérence de l’industrie du tabac dans la lutte contre le tabagisme soit “encore une réalité’’ en Côte d’Ivoire et appelle le gouvernement à “mettre en place une disposition règlementaire pour l’interdire’’, dans une interview à Artici.info

Vous êtes le président du Comité/Club UNESCO universitaire pour la lutte contre la Drogue et les autres pandémies (CLUCOD). Depuis quand existe cette ONG et quelle est sa mission ?

L’ONG CLUCOD existe depuis 1992, date à laquelle la première assemblée générale s’est tenue. Mais c’est seulement en 2003 que nous avons pu obtenir notre récépissé de déclaration. L’ONG a été créé en milieu universitaire. Au départ, nous étions reconnus que par le CROU (Centre régional des œuvres universitaires et scolaires). L’ONG s’est donnée pour mission de sensibiliser la jeunesse contre les addictions de façon générale notamment la lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme et les drogues illicites. L’ONG fait aussi la promotion des Droits de l’homme et travaille sur les pandémies comme le VIH, la Covid-19. Nous travaillons aussi à la réinsertion sociale des personnes usagères de drogue. Nous faisons du plaidoyer pour la réforme des politiques dans nos domaines d’intervention. Nous visons la population jeune qu’elle soit en milieu scolaire ou extrascolaire. En résumé, l’ONG CLUCOD fait du plaidoyer et de la sensibilisation.

L’ONG CLUCOD a publié en août 2021 un rapport intitulé “Côte d’Ivoire : indice d’ingérence de l’industrie du tabac 2021’’. Que faut-il entendre par ingérence de l’industrie du tabac ?

En 2001, il y a eu des négociations pour la mise en place, d’un traité qu’on appelle la Convention-cadre de l’OMS sur la lutte antitabac. Notre pays a ratifié cette convention qui est le document politique qui essaie de réguler le tabagisme. Il y a deux approches : la réduction de la demande et la réduction de l’offre. Il y a des politiques qui ont été élaborées comme l’interdiction de la publicité, de parrainage, des mesures de taxation et des centres de sevrage tabagique pour des personnes déjà victimes. C’est la convention cadre qui définit toutes ces politiques parmi lesquelles l’article 5.3. Cet article dit que les gouvernements des pays qui ont ratifié la convention cadre ne doivent pas accepter l’interférence ou l’ingérence de l’industrie du tabac lorsqu’ils mettent en place leur politique de santé publique ou leur politique de lutte contre le tabac. Je vous donne une image. Lorsque des scientifiques, en laboratoire, décident de lutter contre des microbes, ils ne demandent pas l’avis de ces microbes sur la manière de se débarrasser d’eux. Le vecteur du tabagisme sont les industriels. Ces derniers s’immiscent dans l’élaboration des politiques de santé publique. Ils veulent donner leur avis en se basant sur le principe de participation qui existe dans d’autres domaines. L’article 5.3 de la convention cadre de l’OMS dit que lorsque les parties veulent mettre en place leur politique, elles ne doivent pas accepter l’ingérence, la participation de l’industrie du tabac aux réflexions ou à la mise en œuvre de cette politique. En gros, voilà comment on peut comprendre ce concept d’ingérence.

A quoi renvoie concrètement l’indice ? Autrement dit, qu’est-ce que cet indice permet de savoir ?

L’indice intervient à la suite d’une évaluation. Dans l’application de l’article 5.3 de la convention cadre de l’OMS, il y a un certain nombre d’indicateurs ou de critères qui ont été identifiés. Je ne peux pas les citer tous ici. Mais retenez que l’industrie du tabac, pour s’ingérer, fait par exemple des propositions de textes au gouvernement pour prétendre l’aider à lutter contre le tabagisme. C’est le cas de la contrebande, qui est organisée par l’industrie du tabac elle-même. Mais cette industrie du tabac vient présenter son système appelé Codentify qui est système de traçabilité et de suivi des produits du tabac et invite le gouvernement à prendre une loi pour implémenter ce système alors que c’est un système qui appartient à l’industrie du tabac. Est-ce que ce contrôle peut-être bon ? c’est une question de logique. C’est pour montrer que l’industrie du tabac, par toutes ses interventions dans le cadre des politiques qui sont mises en œuvre, essayera forcement de contrarier la lutte antitabac. L’objectif des gouvernants est la préservation de la santé publique alors que celui de l’industrie du tabac est l’intérêt économique. Aucune industrie ne se crée pour ne pas gagner de l’argent. Tout ce que l’industrie du tabac va proposer sera pour préserver ses intérêts économiques. Alors que le gouvernement, dans le cadre de la lutte contre le tabagisme, c’est de préserver la santé des populations. Entre ces deux intérêts, lequel faut-il privilégier ?  Concrètement, l’indice est une évaluation. Nous essayons d’avoir le maximum de preuves sur les indicateurs ou les critères qui ont été identifiés. Après une enquête, on essaie de voir quelle note nous pouvons affecter de façon objective. Nous avons une grille et c’est en fonction de cette grille qu’on affecte les notes. Après un calcul, l’ensemble de ces notes permet d’avoir une moyenne. C’est cette moyenne qu’on appelle l’indice. Cet indice est en rapport avec la mise en œuvre de l’article 5.3.

Dans l’indice mondial, la Côte d’Ivoire, avec une note globale de 50, occupe la 25e place sur 80 pays. Avec un tel rang, est-ce qu’on peut-on dire que le gouvernement ivoirien est beaucoup plus ou beaucoup moins sous l’influence de l’industrie du tabac ?

D’abord, ce ne sont pas tous les pays du monde qui ont été pris en compte dans ce classement. Ensuite, il faut apprécier la note globale de la Côte d’Ivoire, par rapport aux pays qui ont moins de 50 points ou plus de 50 points. Comparativement aux pays qui ont moins de 50 points et donc une bonne pratique de l’article 5.3, la Côte d’Ivoire est encore en retard. Par contre, la Côte d’Ivoire est mieux lotie que les pays qui ont plus de 50 points. Cela veut dire que nous avons une meilleure pratique de l’article 5.3 comparativement à ces pays. La Côte d’Ivoire ne doit pas se réjouir de son rang car il y a beaucoup d’efforts à faire. On doit travailler à ce qu’il y ait moins d’ingérence. Cette année on doit normalement faire une révision. Nous allons approfondir les investigations et à partir de 2023, nous allons publier un nouveau rapport. Dans le cas des ingérences, on ne tient pas compte de la non-ingérence des politiques, nous essayons plutôt de regarder l’attitude, le comportement de l’industrie du tabac.

Quel est le niveau de participation de l’industrie du tabac à l’élaboration des politiques de santé publique en Côte d’Ivoire ?

Quand on parle de santé publique, ce n’est pas seulement l’affaire du ministère de la Santé. C’est l’affaire de tous les autres membres du gouvernement et même de tous les ivoiriens. En Côte d’Ivoire, on avait par exemple adopté le système Codentifyqui est une proposition de l’industrie du tabac. Après sensibilisation des responsables du ministère de la Santé, l’arrêté n’a jamais été appliqué. Il y a même un autre arrêté qui est venu permettre d’adopter un autre système. Ensuite, c’est autour de 2014 que le projet de loi relatif à la lutte antitabac a été adopté en conseil des ministres mais c’est seulement en 2019 qu’il a été adopté par l’Assemblée nationale. Que s’est-il passé pendant les cinq années d’attente ? Tout le monde dit que l’industrie du tabac est puissante. Ce sont des préjugés. Quand on regarde le poids économique, le chiffre d’affaire que génère l’industrie du tabac en Côte d’Ivoire, cela ne représente même pas plus de 1% au PIB. Quand on regarde le taux d’employabilité, c’est très peu aussi. La seule entreprise qu’on a, c’est la SITAB, allez y compter le nombre d’employés par rapport à d’autres sociétés dans d’autres domaines. Quand on regarde la balance commerciale, on se rend compte que c’est négatif. L’Etat de Côte d’Ivoire dépense près de 28 milliards pour la prise en charge des malades du tabagisme. Quand on regarde tout ça, on se rend compte qu’en réalité l’industrie du tabac n’apporte rien véritablement à notre économie. Pourtant tout le monde dit qu’elle est puissante. Elle est puissante par rapport à quoi ? Par rapport au binôme café-cacao par exemple, elle n’apporte rien. Notre indice de 50 points montre que la Côte d’Ivoire n’est pas meilleure, qu’il y a des efforts à faire, et que l’ingérence est encore une réalité. 

Que doit faire le gouvernement ivoirien pour limiter l’ingérence de l’industrie du tabac en Côte d’Ivoire ?

Nous avons fait des recommandations dans le document. Le gouvernement doit principalement mettre en place une disposition règlementaire pour interdire l’ingérence de l’industrie du tabac. Il faut aussi penser à mettre en place un code de bonne conduite pour imposer un certain comportement aux agents publics par rapport à l’industrie du tabac. Lorsque la loi était à l’assemblée nationale, des industriels du tabac ont offert des voyages à des députés et aux responsables de certains ministères. Ce sont des moyens de corruption. Ces pratiques doivent êtres découragées. Fort heureusement, à travers l’ordonnance sur la lutte contre la corruption et les infractions assimilées, il y a des dispositions qui nous ont permis de sensibiliser nos parlementaires. Mais il faut un cadre réglementaire pour circonscrire tout cela. Il faut aussi continuer de sensibiliser les populations et les pouvoirs publics sur la convention-cadre de l’OMS pour que son application soit une réalité dans notre pays. 

Serge Alain KOFFI

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